L’épopée de Vyasa n’est pas une œuvre périmée, destinée à être rangée sur les étagères vétustes d’une bibliothèque. Elle traite d’un des plus grands bains de sang qu’ait connus l’humanité. C’est des propres fils de l’auteur qu’il s’agit, et de leur destruction réciproque. Il a engendré Dhritarashtra et Pandu, dont les fils légitimes et illégitimes s’entretuent. Vyasa décrit cet effondrement moral massif en des termes qui semblent spécialement appropriés à notre époque.

Il a en outre son mot à dire sur le surnaturel et l’occulte, l’objection de conscience et le pacifisme (le dialogue d’Arjuna et de Krishna dans le livre VI), la libération de la femme (le défi de Draupadi dans le livre II), la liberté sexuelle (les nombreuses relations amoureuses d’Arjuna), la guerre cataclysmique, et sur toute une série d’autres thèmes contemporains.

Mais l’épopée du jour du Jugement Dernier n’est pas nécessairement l’épopée du désespoir; c’est aussi l’instrument d’une expérience cathartique, libératrice. Tout connaître, c’est tout transcender; tout pardonner, peut être. La vision de la totalité que nous offre Vyasa suffit à nous aider à ressentir moins de malveillance envers nos ennemis, pour atténuer le mépris que nous portons aux fanatiques et aux sots, pour diminuer la colère ou l’indifférence que nous cultivons envers les gens, les choses et les idées qui ne cadrent pas avec notre mode de vie et notre comportement.

Condenser l’immensité de l’épopée de Vyasa pour en extraire, de façon assimilable, le cœur du récit, n’est pas une tâche facile; et ce, parce que nous avons tous nos propres idées, souvent dogmatiques, de l’essentiel et de l’accessoire. Je n’ai eu qu’un seul critère: le Mahabharata essentiel est tout ce qui a un sens pour nous dans la deuxième moitié du vingtième siècle; tout ce qui nous aide à mieux comprendre et à mieux vivre nos propres Dharma, Artha, Kama et Moksha; tout ce que nous aimerions voir légué à nos enfants, afin qu’ils en retirent une pénétration et une perspective plus claires de cette réalité complexe qu’est l’existence. Qu’ils en soient rendus, une fois adultes, plus aptes que nous ne le fûmes, peut-être, à choisir ce qu’ils pensent être essentiel dans le Mahabharata pour l’époque dans laquelle vivront et mourront leurs propres enfants. Aucune épopée, aucune œuvre d’art n’est sacrée en elle-même; si,aujourd'hui, elle n’a pas -pour moi- de signification; elle n’est rien, elle est morte.

Purushotama Lal


SITUATION DU MAHABHARATA DANS LE TEMPS

Le Mahabharata est maha-kavia, la grande épopée; mais c’est traditionnellement aussi, le cinquième Véda; et, bien sûr, c’est itihasa, l’histoire.

*Pour comprendre la signification historique du Mahabharata, il est bon de se familiariser avec la conception indienne de l’histoire et du temps.

L’étude de l’histoire a un but et un rôle bien précis pour la vie humaine. Elle a pour objet d’enseigner à l’esprit du temps présent les faits du passé afin de lui assurer un présent et un avenir meilleurs. Chaque génération peut ainsi profiter des réalisations du passé et progresser vers une plus grande sagesse dans la vie.

Ce n’est pas la connaissance de l’ordre chronologique des événements qui donne une maturité à l’esprit des étudiants en histoire; c’est la signification de ces événements qui est importante. Les historiens indiens se sont essentiellement attachés à cet aspect. Ils n’ont conservé, afin que toutes les générations puissent les lire, que les grands moments de la longue histoire du temps qui pouvaient contribuer à l’intégration de la vie humaine. Leur objectif a été avant tout d’inspirer les hommes, aussi bien en tant qu’individus qu’en tant que membres de la société.

Véda Vyasa, qui fut un sage à la vision illuminée et que l’on considère comme le plus grand historien de la culture aryenne de l’Inde, eut à rendre compte d’une très longue période de temps. Homme consciencieux et pleinement intégré, il ne pouvait écrire chronologiquement l’histoire de cette période incommensurable, jour après jour, année après année. Il ne pouvait que sélectionner des événements particuliers et les transcrire de façon à inspirer et à guider les hommes de toutes les époques sur le chemin de l’évolution, c’est à dire de façon à leur apprendre à réaliser l’intégration de la vie. C’est pourquoi on ne trouve aucun ordre chronologique dans l’histoire de l’Inde.Vyasa pensait qu’il eût été absurde de fixer chronologiquement tous les événements dans le seul but de les relier sur la longue route du temps.

Il est, de plus, matériellement impossible de transcrire dans une succession chronologique l’histoire de millions d’années. Dans le cas de petits pays qui n’ont que quelques milliers d’années de civilisation, les historiens peuvent fort bien conserver un ordre chronologique tout en donnant une vue d’ensemble d’un espace et d’un temps réduits. Mais Vyasa avait une vision claire de toute l’étendue du temps depuis le jour de la création. Un tel esprit ne saurait ni ne voudrait attribuer à la chronologie une quelconque valeur.

La conception indienne du temps, telle qu’elle est exposée ci-dessous, montre clairement à quelle situation Vyasa et d’autres historiens de l’Inde se sont vus confrontés.

Le temps est un concept dont on se sert pour mesurer l'éternité. Les historiens de l'Inde fondent leur conception du temps sur l'Etre éternel. Pour eux, l'éternité est le champ fondamental du temps.

Pour parvenir à une conception de l'éternel, la meilleure unité de mesure sera la durée de vie de ce qui possède la plus grande longévité dans le domaine relatif de la création. Pour la vision illuminée de Vyasa, c'est la Mère Divine, la Mère Universelle, cause ultime de tout ce qui est, fut et sera dans le cosmos tout entier.
L'éternité de la vie éternelle de l'Etre absolu est ainsi conçue comme la succession des innombrables vies de la Mère Divine. Une seule de ces vies contient mille vies du Seigneur Shiva. Une vie du Seigneur Shiva couvre le temps d'un millier de vies du Seigneur Vishnu. Une vie du Seigneur Vishnu équivaut à la durée d'un millier de Brahma, le Créateur.Une vie de Brahma contient cent années de Brahma; chaque année de Brahma comprend douze mois de Brahma, et chaque mois comprend trente jours de Brahma. Un jour de Brahma est appelé Kalpa. Un Kalpa équivaut à la durée de quatorze Manus. La durée d'un Manu est appelée Manvantara. Un Manvantara équivaut à soixante et onze Chaturyugis. Un Chaturyugi comprend la durée totale de quatre Yugas,c'est à dire, Sat-Yuga, Treta-Yuga, Dvapara-Yuga et Kali-Yuga. La durée des Yugas se calcule à partir de celle du Sat-Yuga: ainsi la durée du Treta-Yuga est égale aux trois quarts de celle du Sat-Yuga; celle de Dvapara-Yuga, à la moitié du Sat-Yuga, et celle du Kali-Yuga, à un quart du Sat-Yuga. La durée du Kali-Yuga équivaut à 432 000 années de la vie humaine.

Considérons à présent la durée de la création. Depuis combien de milliards de millions d'années le monde n'existe-t-il pas! Même si le compte rendu d'une année devait occuper une page, ou même une seule ligne, comment pourrait-on lire une telle histoire et en appliquer la leçon dans sa vie?
Voilà pourquoi les historiens de l'Inde n'ont pas conservé l'ordre chronologique. Non seulement il n'a pas d'utilité pratique, mais encore il est considéré comme étant superflu, inutile, voire préjudiciable à l'objet même de l'histoire.

Tout ceci devrait demeurer présent dans l'esprit des historiens modernes qui ont tendance à rejeter comme non historique toute série d'événements dans laquelle ils sont incapables de trouver un ordre chronologique correct. Il est déplorable que de si précieux récits de la vie humaine à son niveau le plus élevé (récits que l'on trouve abondamment dans les documents historiques de l'Inde antique) aient pu être considérés comme des mythes. On devrait reconnaître au contraire qu'ils racontent l'histoire la plus utile de la plus haute civilisation qui ait jamais existé sur terre.

3. L'AXE DU RECIT

Un résumé des dix-huit livres sera peut-être, pour le lecteur désorienté, la meilleure introduction dans l'univers à tiroirs du Mahabharata. Le résumé très sommaire qui suit a été tiré de l'essai sur le Mahabharata dans l'Hindouisme Religieux (St. Paul's Publications, Allahabad, 1964), que nous avons encore abrégé ici.

Livre 1 : le premier quart du Livre 1 sert d'introduction. L'histoire commence par un exposé de la généalogie des Bharatas. L'aïeul de la maison royale des Kurus et Shantanu. Shantanu a épousé la déesse Ganga, leur fils est Bhishma. Shantanu épouse en seconde noce la fille d'un pêcheur, Satyavati; elle lui donne deux fils, Chitrangada et Vichitravirya. Ceux-ci meurent sans enfant. Bhishma refuse de rompre son voeu de chasteté, il est fait appel à Vyasa, le fils illégitime de Satyavati, afin qu'il engendre des descendants. Vyasa est très laid; à son contact, la première veuve de Vichitravirya ferme les yeux, son fils Dhritarashtra naîtra aveugle. La deuxième veuve blêmit, son fils, Pandu, aura le teint blême. Vyasa a un troisième enfant, Vidura, d'une servante du palais.

Bhishma, souverain vertueux, prépare le mariage de ses trois neveux.
Dhritarashtra, le prince aveugle, épouse Gandhari; il aura cent fils, dont l'aîné est Duryodhana. Pandu a deux épouses; l'une, Kunti - déjà mère d'un fils, Karna -, lui en donnera trois autres: Yudhishthira, Bhima et Arjuna; et l'autre, Madri, engendrera Nakula et Sahadéva. (On apprendra qu'en réalité les cinq fils de Pandu ont été procréés par cinq dieux: Yudhishthira par Dharma, dieu de la Justice; Bhima par Vayu, dieu du Vent; Arjuna, par Indra, le Seigneur des Dieux; et les jumeaux par les Ashwins, médecins des dieux). Pandu, devenu roi à cause de la cécité de son frère, meurt; l'aveugle Dhritarashtra assumera le pouvoir royal. Les cinq fils de Pandu et les cent fils de Dhritarashtra sont éduqués ensemble à la cour d'Hastinapur. Rivalité et animosité ne tardent pas à naître entre les cousins. Sous les conseils de deux brahmanes érudits, Kripa et Drona, ils progressent dans l'étude des arts de la guerre. Deux autres élèves viennent s'ajouter au groupe: Ashvatthaman, le fils de Drona, et Karna, le fils de «basse origine» de Kunti. Karna est négligé par ses demi-frères royaux, il en vient à épouser la cause des fils de Dhritarashtra, nommés les Kauravas; les fils de Pandu, eux, sont connus comme les Pandavas.

Quand Yudhishthira atteint l'âge requis, le vieux roi Dhritarahtra le désigne comme son successeur; les pandavas y gagnent en prestige et en pouvoir. Un complot est organisé contre eux par Duryodhana, son jeune frère Duhshasana, Shakuni, leur oncle maternel – vieux coquin fourbe et méchant – et Karna. Ils leur font construire une maison en laque, dans laquelle les Pandavas et leur mère sont invités à résider. Avertis à temps par Vidura, ils s'en échappent - après y avoir mis le feu - par un passage souterrain, et vont se réfugier dans la forêt. Les Kauravas, croyant leurs cousins morts, procèdent aux rites funéraires. Pendant ce temps, dans la forêt, les pandavas sont menacés par le géant Hidimba. Bhima se débarrasse du démon, dont il épouse la soeur. De cette union naîtra un fils, Ghatotkasha.

Le roi de Panchala, Drupada, dont le royaume a été partiellement conquis par Arjuna, prépare, sous l'instigation de Drona, le svayamvara de sa fille Draupadi. Un svayamvara est un mariage traditionnel au cours duquel, la jeune fille est autorisée à choisir un époux parmi les nombreux candidats invités. Les pandavas, déguisés en brahmanes, se dirige vers la capitale de Drupada, où sont déjà réunis les Kauravas, ainsi qu'une suite d'autres princes. Le fils du roi, Dhrishtadyumna, déclare que celui d'entre les prétendants qui arrivera à bander l'arc de son père et à toucher la cible épousera Draupadi. Un à un, les princes essaient, mais échouent. Finalement, Karna, le fils naturel de Kunti, est sur le point de réussir, quand Draupadi annonce qu'elle refusera d'épouser un conducteur de char ( Karna, après son abandon, avait été recueilli par un conducteur de char, Adhirata, et son épouse Radha). Arjuna se lève alors d'entre les rangs des brahmanes; il bande l'arc et atteint la cible. Draupadi lui remet la guirlande indiquant son choix. Les princes sont furieux, Drupada, le roi, est menacé; Bhima et Arjuna prennent sa défense et déroutent les agresseurs. Les cinq Pandavas, accompagnés de Draupadi, rejoignent leur mère; ils décident qu'elle sera leur épouse commune. Krishna et Balarama les félicitent. L'identité des Pandavas est révélée. Le vieux Dhritarashtra leur donne la moitié du royaume, et ils s'établissent à Indraprastha (identifiée comme la Delhi actuelle).

Les cinq frères, afin d'éviter la jalousie et les dissensions entre eux, s'accordent pour que jamais ne soit troublée une rencontre privée avec Draupadi. Un jour, Arjuna se voit obligé, pour y chercher ses armes, de pénétrer dans la pièce où se tiennent seuls Yudhishthira et Draupadi. Il s'exilera, et aura de nombreuses aventures amoureuses et héroïques. A Dvaraka, il rend visite à Krishna et tombe amoureux de sa soeur Subhadra; il aura d'elle un fils, Abhimanyu. L'amitié entre Arjuna et Krishna grandit chaque jour.

Livre II : les Pandavas se lancent dans une série de conquêtes, qui confèrent à Yudhishthira le droit d'assumer le titre de «Souverain du Monde». Un grand sacrifice, appelé Rajasuya, est sur le point d'être célébré, tous les princes y sont invités. Duryodhana et ses frères en éprouvent une haine et une jalousie violentes; leur oncle Shakuni leur suggère un moyen d'humilier les Pandavas. Yudhishthira est invité à une partie de dés au cours de laquelle il affrontera Shakuni, tricheur expert, qui gagnera. Le vieux roi Dhritarashtra, après quelques hésitations, donnera son consentement. Yudhishthira perd ses trésors, sa richesse, ses bijoux, son char, ses esclaves, ses éléphants et ses chevaux. Il mise ensuite son territoire et son royaume. Incapable de contrôler sa passion, il mise ses propres frères, et se met lui-même en jeu. Finalement, après s'être perdu, tenté par Shakuni, il mise son épouse et la perd. Les Kauravas exultent. Draupadi refuse d'apparaître dans la salle de jeux, et Duhshasana va la chercher; il l'y entraîne en la tirant par les cheveux. Bhima, incapable de supporter le traitement dont est victime son épouse, fait le terrible serment d'éventrer Duhshasana quand viendra la guerre, et de boire son sang. Duryodhana insulte Draupadi, et Bhima jure de la venger. Le vieux roi Dhritarashtra prend peur; à la demande de Draupadi, il rend aux Pandavas leur liberté et leur royaume. Mais Duryodhana, dont la haine est inapaisable, obtient de son faible père - qui l'adore - que soit jouée une dernière partie de dés. Le perdant devra cette fois partir en exil pour une période de douze ans, et vivre une année de plus incognito.


Livre III: les Pandavas, à la grande douleur du peuple, prennent le chemin de la forêt. Vidura exhorte en vain Dhritarashtra à les rappeler. Krishna leur rend visite et leur suggère de se soulever. Draupadi et Bhima acquiescent, mais Yudhishthira décide de tenir sa parole. En quête d'armes célestes, Arjuna passe cinq ans au paradis d'Indra. Ses frères et Draupadi connaissent pendant ce temps-là la dure existence des ermites dans la forêt. Brihadashva, un sage, raconte à Yudhishthira, pour le consoler, l'histoire de Nala et de Dayamanti, un récit émouvant d'amour et de misère. Ils visitent les lieux saints et écoutent les récits des sages et des guerriers. Des démons les menacent, Bhima en vient à bout. Arjuna revient du paradis d'Indra, il en ramène des armes occultes. Pendant quatre ans, ils vivent heureux dans le jardin de Kubera. De retour dans la forêt, ils écoutent des récits et reçoivent des instructions que les saints prennent plaisir à leur transmettre. Duryodhana, ayant pris connaissance du lieu de retraite de ses cousins décide d'aller les humilier; il est fait prisonnier par des gandharvas, et à sa totale déconvenue, les Pandavas le libèrent. Karna entreprend de vastes conquêtes, et Duryodhana prend le titre de «Monarque Universel». Jayadratha, le roi des Sindhus, enlève Draupadi, les Pandavas la sauvent. Déprimés par la misère de leur exil, ils sont réconfortés par l'histoire de Rama et de Sita. Ils écoutent aussi l'histoire poignante de Savitri qui, par la fidélité de son amour, a pu ramener son mari du royaume de Yama, le dieu de la mort. Yudhishthira craint Karna qui a reçu le don d'invulnérabilité. Indra, déguisé en brahmane, obtient de Karna l'armure et les boucles d'oreilles qui le rendent invulnérable; il lui remet en échange une lance mortelle qui ne peut servir qu'une fois. Les quatre plus jeunes Pandavas meurent en buvant une eau ensorcelée; Yudhishthira les ramène à la vie en répondant aux questions du Yaksha propriétaire du lac.


Livre IV: douze années se sont écoulées et les Pandavas doivent garder douze mois encore l'anonymat. Ils cachent leurs armes à proximité du royaume de Virata, et entrent au service de ce dernier. Yudhishthira en devient le conseiller, Bhima est engagé comme cuisinier, Arjuna comme maître de danse, Nakula comme dresseur de chevaux, Sahadéva comme bouvier, et Draupadi comme femme de chambre. Bhima se distingue aussi en tant que lutteur. Quand le beau-frère du roi tente de s'en prendre à Draupadi, Bhima l'étrangle. Les cinq frères, toujours dans l'anonymat, aident le roi Virata à vaincre les Trigartas et les Kauravas. Puis, la treizième année d'exil écoulée, ils dévoilent leurs identités; Virata donne en mariage à Abhimanyu, le fils d'Arjuna, sa fille Uttara.


Livre V: tandis qu'un traité de paix est envisagé, chaque partie essaie d'enrôler des alliés. Les deux camps sollicitent Krishna: Duryodhana choisit son armée, Arjuna ses conseils et son soutien personnel. Le roi Shalya combattra aux côtés des Kauravas en tant que pilote du char de Karna; il s'accordent cependant avec Yudhishthira pour manoeuvrer le char de telle façon que Karna soit mis en position défavorable. Duryodhana, malgré les supplications de ses vieux parents, Dhritarashtra et Gandhari, refuse la paix. Krishna essaie en vain de persuader Karna de se ranger du côté des Pandavas; Kunti tente aussi de l'influencer en lui rappelant qu'elle est sa mère. Mais karna, malgré la révélation du secret de sa naissance véritable par le dieu Surya, décide de rester fidèle à son ami Duryodhana. Les deux armées marchent vers Kurukshetra. Le commandant des forces Pandavas est Dhrishtadyumna, fils de Drupada et frère de Draupadi; celui des Kauravas est Bhishma.


Livre VI: Sanjaya, le conducteur du char du vieux roi aveugle, reçoit de Vyasa la faculté de tout connaître de ce qui se passe sur le champ de bataille; il en relate chaque détail à Dhritarashtra. A cet endroit sont insérés les dix-huit chapitres de la Bhagavad-Gîta: Krishna, conducteur du char d'Arjuna, lui enseigne la science de l'Etre et lui enjoint de combattre, même si dans les rangs ennemis se trouvent certains de ses parents. Le long et magnifique discours est une oeuvre séparée qui rompt la narration de la bataille. Pendant dix jours, les héros des deux armées s'affrontent résolument. A la nuit tombée, les Pandavas vont consulter Bhishma, le chef de leurs ennemis, et ils apprennent de lui qu'in ne cessera de combattre qu'en face de Shikhandin. Shikhandin est un enfant de Drupada né fille, et plus tard transformé en homme. Bhishma, le considérant d'après le sexe de sa naissance et ayant fait voeu de ne pas combattre une femme, refusera de l'affronter. Arjuna, sous sa protection, transperce Bhishma de ses flèches. Les deux armées se regroupent autour du héros tombé; ils le quittent ensuite, le laissant -conscient- sur son lit de flèches.


Livre VII: Drona succède à Bhishma en tant que commandant des forces Kauravas. Jayadratha, beau-frère de Duryodhana, tue malhonnêtement Abhimanyu, le fils d'Arjuna. Celui-ci se venge en exécutant Jayadratha. Dans le tumulte de la bataille, Karna utilise la lance mortelle donnée par Indra, pour tuer Ghatotkasha, le fils de Bhima, perdant ainsi le pouvoir de tuer l'un des Pandavas. Drona tue Drupada et Virata. Krishna conçoit alors une ruse pour éliminer Drona. Le subterfuge consiste à lui faire croire qu'Ashvatthaman (son fils), est mort. Accablé de chagrin, Drona pose ses armes et entre en profonde méditation. Dhrishtadyumna décapite alors le vieux guerrier qui a déjà consciemment quitté son corps. Le quinzième jour de la bataille se termine.

Livre VIII: Karna succède à Drona. Le roi Shalya accepte à regret de devenir le conducteur de son char. L'heure de la revanche de Bhima est arrivée: il précipite Duhshasana hors de son char, l'éventre et boit son sang, vengeant ainsi l'honneur de Draupadi, Yudhishthira est blessé. Aprés lui avoir rendu visite, Arjuna retourne au combat; un terrible duel l'oppose à Karna... Indra soutient Arjuna et Surya aide Karna. La roue du char de Karna s'embourbe, Arjuna profite de cette défaillance pour le tuer.


Livre IX: Shalya succède à Karna. Yudhishthira l'affronte en combat singulier et le tue; tandis que Sahadéva achève le vieux malicieux Shakuni. La plupart des héros kauravas sont vaincus. Duryodhana, hormis trois guerriers -Ashvatthaman, Kripa et Kritavarman- reste seul. Il se réfugie au bord d'un lac et, grâce à ses pouvoirs magiques, s'y cache sous les eaux. Les Pandavas le retrouvent et lui lancent un défi. Un duel à la massue, l'opposant à Bhima, s'ensuit. Les autres assistent au combat. Krishna suggère à Bhima de frapper à la cuisse; Duryodhana fléchit, et Bhima lui donne un coup du pied gauche. Amèrement, Duryodhana reproche à Krishna sa tricherie. Krishna part réconforter Dhritarashtra et Gandhari. Duryodhana, blessé, nomme Ashvatthaman chef de ce qu'il reste de son armée. Les Pandavas se retirent sur les bords de l'Oghavati.


Livre X: les trois Kauravas survivants attaquent de nuit les pandavas endormis. Seuls Krishna, les cinq frères et Satyaki ne sont pas au campement. Ashvatthaman étrangle Dhrishtadyumna, l'assassin de son père; allant ensuite de lit en lit, il extermine sans merci tous les guerriers, les cinq fils de Draupadi inclus, ainsi que Shikhandin. Des démons viennent rôder et festoient sur les cadavres. Duryodhana est encore en vie pour apprendre qu'il a été vengé. Folle de chagrin, Draupadi exige la punition d'Ashvatthaman; celui-ci, en tant que brahmane ne sera pas tué, mais Krishna le condamne à errer à la surface de la terre pendant trois mille ans, évité et rejeté de tous.


Livre XI: les cinq frères rencontrent Dhritarashtra et Gandhari; le vieux couple affligé finit par leur pardonner. Les épouses des soldats Kauravas morts se rendent sur le champ de bataille, et la vieille reine Gandhari, mère de cent fils tués au combat, décrit un spectacle horrible. Ses fils gisent morts, ils sont la proie des chacals et des démons. Ses belles-filles, échevelées et frénétiques, pleurent et se lamentent sur les corps de leurs époux. Puis, se tournant vers Krishna, Gandhari le blâme de n'avoir pas empêché le massacre, et le maudit. Les rites funèbres sont accomplis, et les survivants se retirent sur les rives du Gange.


Livre XII: l'histoire véritable de la naissance de Karna lui ayant été révélée, Yudhishthira décide d'expier son fratricide en se retirant dans la forêt. On le dissuade d'agir ainsi, et il est finalement installé sur le trône. Krishna, accompagné des cinq frères, retourne ensuite sur le champ de bataille; ils y retrouvent Bhishma, toujours en vie, étendu sur son lit de flèches. Suit un immense discours du héros qui ne se décide pas à mourir. Ce discours peut se résumer en trois parties:
(1)Les devoirs d'un roi, les quatre castes et leurs rôles respectifs, les quatre périodes de la vie, les devoirs des kshatriyas, l'administration, la guerre, des préceptes généraux.
(2)La conduite à suivre en période de calamités: on doit protéger les brahmanes à tout prix; l'alliance avec ceux dont les intérêts sont communs; la mise en garde contre la convoitise et l'ignorance; l'éloge de la maîtrise de soi; une discussion sur les quatre valeurs fondamentales de la vie - Dharma (la Justice), Artha (la prospérité), Kama (le plaisir), Moksha (le Salut).
(3)Le Salut: sa condition fondamentale est tyaga, le non-conditionnement que l'on atteint par l'expérience de la conscience transcendantale; l'origine de l'univers; la vie et la mort; le bien et le mal; des préceptes pour la vie quotidienne; la pratique de la méditation; la grandeur de Vishnu; la focalisation sur l'Atman tout-pénétrant; la compassion; le chef de famille et le reclus; les doctrines philosophiques du Samkhya et du Yoga; le Narayaniya, qui prône Narayana comme l'Etre Suprême.


Livre XIII: Bhishma poursuit son discours. Plusieurs thèmes sont abordés: la loi du karma, le respect dû aux brahmanes, le mariage et la succession, les rites funèbres, le jeûne et les offrandes, la louange de Krishna. Après son long discours, Bhishma annonce que l'heure de sa mort est arrivée. Son âme monte au ciel en présence d'une foule considérable. La cérémonie d'incinération est accomplie.


Livre XIV: on conseille à Yudhishthira d'accomplir le Sacrifice du Cheval (Ashvamédha). A la demande d'Arjuna, Krishna résume l'enseignement donné dans la Bhagavad-Gîta. Ce résumé, appelé L'Anugita est divisé en trois parties: l'instruction donnée par un Sidha à un brahmane, l'instruction donnée par un brahmane à son épouse, l'instruction donnée par un Guru à son disciple. Uttara, l'épouse d'Abhimanyu, donne naissance à un enfant mort-né à qui Krishna rend la vie; il reçoit le nom de Parikshit. Les préparatifs du Sacrifice du Cheval débutent. Le cheval est laissé en liberté, et on désigne Arjuna pour le suivre et conquérir tous les territoires qu'il traversera. Au bout d'un an, Arjuna revient avec le cheval, et le sacrifice est accompli en présence de tous les rois assujettis par Arjuna. Les Pandavas sont purifiés de tous leurs péchés. (Les derniers chapitres de ce livre renferment une discussion sur la valeur du sacrifice: ce n'est pas l'offrande qui compte, mais l'attitude intérieure du dévôt).


Livre XV: le vieux roi Dhritarashtra et son épouse Gandhari vivent quinze années durant avec leurs neveux. Le vieux couple, accompagné de Kunti, de Vidura et de Sanjaya, se retire dans la forêt. Les Pandavas leur y rendent visite. Vidura meurt après avoir transmis à Yudhishthira ses énergies. Dhritarashtra, Gandhari, Kunti et la plupart des survivants de la grande guerre obtiennet de Vyasa la vision de tous les morts de Kurukshetra. Deux ans plus tard, Yudhishthira reçoit la nouvelle du décés des trois anciens qui ont péri dans un incendie de forêt.


Livre XVI : la malédiction de Gandhari à Krishna se réalise: les Yadavas (le clan de Krishna) s'exterminent mutuellement. Krishna, las, part se reposer dans la forêt où un chasseur le tue.


Livre XVII: les cinq frères remettent les rênes du royaume à Parikshit, le petit fils d'Arjuna, seul héritier encore en vie des Pandavas. Ils prennent le bâton d'ascète et, après avoir parcouru le pays, ils se retirent au Mont Meru – Draupadi les accompagne. Au cours de l'ascension de la montagne sacrée, ils meurent tous, sauf Yudhishthira, qui refuse d'entrer au paradis si ses frères, son épouse et son chien n'y sont pas avec lui. Le chien se retrouve être le dieu Dharma déguisé. Indra promet à Yudhishthira qu'il les retrouvera tous.

Livre XVIII: le premier spectacle du paradis offert à Yudhishthira est la vision de Duryodhana siégeant sur un trône; il n'aperçoit ni ses frères, ni Draupadi. Il demande à être conduit en leur présence. On le guide sur le chemin des pécheurs jusqu'en enfer; il les y retrouve suppliciés. Bien qu'il ait le choix, il décide de rester avec eux. Indra lui apparaît, lui révélant que tout cela n'était qu'une illusion destinée à éprouver sa constance. On le ramène au paradis où il retrouve ses frères, Draupadi et tous les êtres aimés. On apprend que Draupadi était une incarnation de la déesse Shri (Lakshmi, la Prospérité), et que tous les autres héros de l'épopée étaient des incarnations de différentes divinités.


Le thème de cette épopée est l'histoire de l'Inde. Elle retrace l'histoire de la race Bharata, c'est pourquoi elle est appelée Mahabharata.

Celui qui interprète intelligemment le sens de cette grande épopée
Se voit lavé de toute impureté,
Son plaisir est dans Dharma, Artha et Kama,
Et il atteint la suprême Moksha.
Ce qui se trouve dans cette épopée
peut se rencontrer ailleurs;
Ce qui n'est pas dans cette épopée
n'est nulle part ailleurs.
C'est l'épopée de la Victoire.
Celui qui cherche le salut devrait l'écouter,
Les brahmanes et les rois devraient la lire;
Ainsi que les femmes enceintes.
Le chercheur du paradis obtiendra le paradis;
Le chercheur de victoire trouve la victoire;
La femme enceinte aura un fils
ou une fille chéri(e) par la prospérité.
Le puissant Vyasa, né sur une île,
qui ne reviendra pas,
A condensé le Mahabharata par amour du Dharma.
Narada l'a récité aux dieux,
Asita-Dévala aux mânes des ancêtres,
Shuka, aux rakshasas et aux yakshas,
Et Vaishampayana aux êtres humains.
C'est une histoire sacrée.
Aussi profonde et sainte que les Védas.
L'homme qui récite ou écoute cette épopée,
S'il le fait avec dévotion, s'en voit purifié.

Mères et pères,
Epouses et fils,
Viennent par millions dans ce monde, et le quittent.
Mille prétextes de joie,
Mille prétextes de peine -
L'ignorant est leur victime,
Le sage ne s'en émeut pas.

Je lève les bras et j'appelle -
mais personne n'écoute!
Du Dharma naissent la réussite et la satisfaction:
pourquoi le Dharma n'est-il pas pratiqué?
Ne t'écarte jamais du Dharma – ni pour un plaisir,
ni par crainte, ni par convoitise.
Le Dharma est éternel.
Renonce à la vie,
mais pas au Dharma.
Plaisir et douleur sont éphémères.
L'âme seule est éternelle.